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Interview. Guillaume Verdier : « J’aime pouvoir être critique sans être trop chiant »

Emirates Team New Zealand, l’Imoca Macif, Maxi Edmond de Rothschild… Tous portent la signature de Guillaume Verdier. L’architecte naval passé chez Finot-Conq et collaborateur pendant un temps de VPLP revient sur sa passionnante carrière et évoque sa vision des bateaux de course dans ce deuxième épisode de notre grand entretien avec Guillaume Verdier.

Voiles et Voiliers : Quels ont été les grands tournants selon vous de l’architecture navale ?

Guillaume Verdier : Il y a moins d’incertitude car on utilise plus de logiciels de simulation. Quand je suis arrivé, c’était le tout début du dessin informatique. Les foils ont été inventés il y a longtemps, la physique était là, mais ça demandait un investissement énorme. On peut dire que l’investissement en architecture a été surdéveloppé. On vend beaucoup plus d’heures de travail et on a des outils qui nous aident à comprendre les équilibres de physique. Entre la génération avant et après Excel, il y a eu un changement abrupt. Tous les logiciels de calcul sont disponibles, la connaissance est hyper accessible, je trouve ça assez génial. L’accès à la science n’est pas le même que dans les années 80. Avant ces années-là, les gens déliraient dans un coin en laissant de côté une partie du bateau, donc ils avaient du mal à montrer que c’était une super bonne idée. Quelqu’un pouvait faire un super mât aile, mais la coque était nulle, ou un super foil, mais sans de quoi le faire avancer, pas de plan de voilure.

Voiles et Voiliers : Vos bateaux trustent toujours les podiums. À quoi cela tient-il ?

Guillaume Verdier : Ce sont peut-être des bateaux différents, mais il y a de la concurrence, ça va changer. Il y a plein de jeunes qui vont venir.

Voiles et Voiliers : Ce n’est pas un objectif pour vous de gagner ?

Guillaume Verdier : Si, bien sûr, s’il y a des clients qui viennent nous voir, c’est parce qu’ils ont peut-être une plus grande chance de gagner à leurs yeux. Ou alors c’est parce qu’ils nous trouvent sympa… On essaie de faire en sorte qu’il y ait une bonne entente quand on fait des projets. On a des clients super pointus, comme Charlie Dalin, qui est architecte aussi. C’est plus facile de travailler avec quelqu’un qui sait de quoi on parle. Si par chance, on a de bons clients, c’est plus facile de gagner.

On évite aussi les projets foireux.

Voiles et Voiliers : Ne pensez-vous pas qu’il y a un peu de modestie là-dessous ?

Guillaume Verdier : Non, c’est un peu une spirale positive. On évite aussi les projets foireux ou de travailler avec certaines personnes avec qui je sais que ça ne se passera pas bien. On ne peut pas faire un bon projet avec quelqu’un qu’on n’apprécie pas. Il y a des tensions. On craint de savoir qui va prendre telle ou telle responsabilité. Si les gens ne comprennent pas le risque et qu’ils sont trop procéduriers, c’est difficile de remplir un contrat qui tient la route. On prend des risques. Ce n’est pas une voiture qu’on achète chez le vendeur.

Voiles et Voiliers : Vous pensez prendre plus de risques que certains de vos concurrents ?

Guillaume Verdier : Non, je pense qu’on en prend de moins en moins. Il faut savoir poser le risque. Il y en a certains à ne pas prendre et d’autres où l’on sait qu’on peut pousser un peu. Par exemple, un foil trop fin casse, s’il est trop gros, il n’avance pas. Si la solidité est un critère de design, là ça devient plus dangereux et il faut évaluer le facteur de sécurité. Par exemple, on serait tenté de faire une quille très fine, surtout pour les bateaux qui naviguent à Saint-Tropez, qui ne sont pas dans une mer démontée. Mais la réglementation l’empêche, et heureusement, car on serait tenté de faire des choses assez folles.

J’aime bien mettre mon nez dans la coque, le calcul de structure, savoir tout faire pour pouvoir être critique sans être trop chiant.

Voiles et Voiliers : Quelle vision de l’architecture pensez-vous porter ?

Guillaume Verdier : J’essaie toujours de retourner la crêpe. Quand on s’enfonce dans une direction, j’essaie de prendre du recul et de voir s’il n’y a pas une autre solution expérimentée auparavant. En fait, je ne dois pas être un très bon gestionnaire de projet, mais j’aime bien mettre mon nez dans la coque, le calcul de structure, savoir tout faire pour pouvoir être critique sans être trop chiant.

Voiles et Voiliers : Vous avez passé beaucoup de temps en Nouvelle-Zélande. Pensez-vous que ça vous a apporté dans votre métier ?

Guillaume Verdier : Oui, les méthodes de Team New Zealand sont intéressantes, avec un travail horizontal et les marins qui participent. Ray Davies nous aide parfois sur des projets pour bien comprendre comment marche un bateau. C’est compliqué de bien comprendre comment fonctionne un bateau en termes de mécanique, d’électronique. Parfois, on ne dessine que la coque et les foils, mais pour comprendre comment tout ça marche ensemble, c’est bien d’avoir le retour des gens à bord.

Voiles et Voiliers : Quand vous n’êtes pas en train de dessiner un bateau ou des pièces, vous êtes aussi sur un bateau ?

Guillaume Verdier : Je navigue pas mal ici, dans le golfe du Morbihan ou en Grèce avec Giovanni Soldini. Mais j’aime bien aussi la nature alors je me balade, je fais le jardin.

Voiles et Voiliers : Ça vous inspire la nature ?

Guillaume Verdier : C’est pour ça que je fais ça, que j’habite ici en Bretagne et que j’adore être en Nouvelle-Zélande.

Maxi Edmond de Rothschild est un projet qui m’a plu, mais c’était un bateau très risqué.

Voiles et Voiliers : Rétrospectivement, sur quel projet avez-vous préféré travailler ?

Guillaume Verdier : J’ai adoré faire Safran 1 pour Marc Guillemot parce que c’était mon premier bateau avec un sponsor hyper technologique. Ils m’ont fait confiance et le bateau a bien marché. Maxi Edmond de Rothschild est un projet qui m’a plu, mais c’était un bateau très risqué. Faire voler un bateau ce n’est pas très dur, mais faire voler un bateau de cette taille dans la mer formée, je trouvais ça un peu risqué d’un point de vue architectural. Maintenant, il arrive à voler dans 3, 4 mètres de houle. Sinon, un autre projet sur lequel j’ai aimé travailler, c’est la Coupe à San Francisco avec Team New Zealand. C’était une réunion de plein de gens avec un parcours assez différent. Pour relancer la Coupe avec les Kiwis, Nick Holroyd qui était coordinateur du design team à l’époque, a fait appel à des gens qui venaient de l’aéronautique aux États-Unis, des spécialistes du fluide qui venaient de l’armée, des Australiens avec Glenn Ashby, des Italiens… plein de nationalités avec des spécialités pour chacun. Il y avait des discussions incroyables et ça, ça arrive rarement.

oiles et Voiliers : On cherche à aller toujours plus vite avec les bateaux. Est-ce qu’on peut continuer à le faire dans le monde d’aujourd’hui et n’arriverons-nous pas à la limite de l’exercice ?

Guillaume Verdier : Je ne crois pas qu’on soit à la limite de l’exercice. Est-ce que ça a un intérêt de le faire ? Ça, je ne suis pas sûr. La technique est intéressante. Avoir des ingénieurs qui travaillent sur la mécatronique ça permet d’avancer sur plein de domaines, mais tout le monde avance de front. On travaille parfois avec des gens dans l’automobile et ils ont la même connaissance que nous. Ce sont les mêmes ingénieurs, ça se mélange de plus en plus. On a un peu une spécialité avec la cavitation, la physique marine, mais un bon ingénieur aéronautique peut être un bon architecte naval, je pense. Après, est-ce que c’est intéressant d’aller plus vite ? Pas vraiment, ça n’a pas beaucoup d’intérêt. Si ce n’est pas pris comme un jeu, ça n’a pas d’intérêt. Et si le jeu débouche sur un partage de connaissances pour faire avancer le schmilblick et montrer aux gens que sans carbone, sans pétrole on peut avancer à 225 km/h ou faire le tour du monde en 42 jours, ce sera pas mal.

 

Source @Voiles et voiliers