11th Hour Racing: un Imoca 60 conçu par Guillaume Verdier pour l’Ocean Race

L’équipe 11th Hour Racing – 4e de la Transat Jacques Vabre avec Charlie Enright et Pascal Bidégorry – participera à l’Ocean Race avec un 60 pieds Imoca très « français » : conçu par Guillaume Verdier, construit par CDK Technologies et avec l’expertise technique de MerConcept, structure de François Gabart. Tout en visant la victoire, 11th Hour cherche aussi à réduire l’empreinte environnementale des voiliers de compétition.

Le projet 11 th Hour actuel résulte de relations qui se sont développées au cours de la dernière Volvo, tant sur le plan sportif avec Enright et Towill, que sur les objectifs de développement durable avec Damian Foxall. Travaillant ensemble sous la bannière Vestas 11 th Hour Racing lors de l’édition 2017, ce collectif vise désormais des plans à plus long terme, comme l’explique Jeremy Pochman, PDG de 11 th Hour Racing : « Il est important d’avoir un jalon-clé pour développer un programme ambitieux. Nous avons une vision plus longue, cependant : le bateau que nous concevons et construisons aujourd’hui nous aidera à explorer des solutions innovantes et à affronter les problèmes d’impact environnemental, et nous savons que c’est un point de départ qui posera de nombreuses questions. Ce programme spécifique rassemble toutes les préoccupations qui composent notre raison d’être : nous sommes une organisation avec une mission claire, soucieuse de réduire l’impact de notre sport tout en protégeant les océans. »

Quelles valeurs ou causes l’équipe défendra-t-elle sur autour du monde cette fois ? « Nous nous concentrons davantage sur le changement climatique, alors que lors de la dernière campagne, il s’agissait essentiellement de pollution plastique de débris marins », explique le PDG de l’équipe Mark Towill, « mais nous ne voulons pas donner l’impression que nous avons toutes les réponses, loin de là. Notre message est que le changement est nécessaire, et ce que nous essayons de faire, c’est de faire la différence en tant qu’écurie de course : en remettant en question les choix de matériaux que nous réalisons, en étant honnêtes au sujet de nos émissions et en essayant d’innover. L’objectif est d’initier un mouvement dans notre secteur, ou à tout le moins de rendre nos idées et nos données disponibles pour inspirer les autres. »

La campagne Ocean Race 2021 souhaite adopter une approche globale plutôt que de zoomer sur un symptôme spécifique, et de faire face à la tension qui existe entre compétitivité et bonnes pratiques environnementales.

Agir comme un laboratoire de recherche et partager les résultats

L’impact environnemental est un sujet qui anime le monde de la voile depuis un certain temps, mais dans la plupart des cas, l’argument reste assez superficiel : dans la mesure où les machines font appel pour leur propulsion à un élément naturel, la discipline peut se targuer d’être écologiquement correcte. Ce qui omet ces satanés besoins en électricité satisfaits par le fonctionnement du moteur en mer, sans parler des émissions en amont, déchets générés par la construction et autres nécessités logistiques. 11 th Hour Racing souhaite ouvrir la discussion, reconnaissant que toute l’industrie est confrontée au même défi. « Notre approche est axée sur les solutions », explique Jeremy Pochman, « et nous nous chercherons ces solutions sans transiger avec notre objectif de performances maximales. »

En d’autres termes, l’idée n’est pas d’aboutir à un Imoca premier de la classe catégorie écolo (mais sportivement diminué), mais bien de traiter le projet comme un laboratoire de recherche, avec pour but de diffuser et partager les résultats. L’équipe considère cet effort comme une contribution, pas un coup marketing de classique responsabilité sociale et environnementale, pour utiliser le jargon « corporate ».

Damian Foxall aux commandes du projet

Aux commandes de cet ambitieux programme pour 11 th Hour on trouve un personnage bien connu en France et à l’international : l’Irlandais Damian Foxall, dix tours du monde au compteur, dont cinq titres sur le parcours… Déjà en charge des questions de durabilité sur Vestas 11 th Hour Racing en 2017-18, Foxall note que cette fois-ci le périmètre et les ambitions ont considérablement augmenté, bien au-delà des efforts d’approvisionnement, de communication et de compensation carbone. « La dernière fois, nous avons pris la mesure de l’impact de la campagne, mais le bateau était loué et nous n’avions donc pas de visibilité sur les émissions et la pollution générées par sa construction. Pour l’Imoca actuel, qui constitue un programme de 3 ans, nous examinons tous les aspects et effectuerons une analyse du cycle de vie (ACV), tout en recherchant quels bio-composites ou matériaux alternatifs peuvent être utilisés. » Damian tient à souligner que ce dernier aspect restera principalement exploratoire, tant les bio-résines et fibres hautes performances bio-sourcées en sont à leurs balbutiements.

 

Le programme est structuré autour de quatre piliers : leadership, innovation, collaboration et transmission. Cela se traduit par une méthodologie de création de coalition (par exemple, la société de biomatériaux Kairos de Roland Jourdain aide à la recherche) et un engagement à mettre les résultats et enseignements à disposition de l’industrie dans son ensemble. Damian poursuit : « Nous posons beaucoup de questions, par exemple, où pouvons-nous utiliser du carbone recyclé sans compromettre les performances, ou les moules et les mannequins peuvent-ils être fabriqués à partir de bio-composites ? »

Carbone recyclé ? Moules en bio-composites ?

Certains partenaires et fournisseurs ont déjà commencé à réfléchir dans ce sens, et l’idée pour l’équipe est de rassembler ces connaissances et tendances sous un même toit. « La logique va au-delà du produit final lui-même », ajoute Damian, « c’est aussi une question de chaîne d’approvisionnement et nous cartographions tous les mouvements ainsi que la planification afin d’éviter, par exemple, d’avoir un camion venant d’Espagne pour apporter un seul bloc de mousse. C’est valable, à l’avenir, non seulement pour nous-mêmes mais aussi pour d’autres équipes. » Et c’est un facteur crucial, car l’ambition à terme est de proposer des recommandations à la classe Imoca en matière de durabilité. « Cela a le potentiel d’affecter les règles et la jauge, ce qui est le moyen le plus efficace de mettre en œuvre le changement réel », explique Damian. « On pourrait imaginer que dans un avenir proche les évaluations d’ACV ou l’intégration d’une partie du contenu recyclé, par exemple, seraient être obligatoires, tout comme le test de redressement à 90 °. » Les sponsors, les équipes et le public s’attendent de plus en plus à ce que les considérations d’éco-responsabilité soient prioritaires, et accélérer cette tendance est la mission que se fixe 11 th Hour Racing. « Nous devons mettre la démarche en place, tout en reconnaissant les contraintes : nous voulons mettre à l’eau un bateau de capable de gagner – ce n’est qu’en refusant de faire des compromis sur les performances que nous obtiendrons des résultats significatifs. »

Rapide… et humide

Sur le front du design, une grande attention est accordée à la protection de l’équipage. Comme l’explique Guillaume Verdier, « Ces bateaux sont si rapides qu’ils ont tendance à rattraper les vagues et les percuter de dos, ce qui projette une énorme quantité d’eau sur le pont. Les Imoca ont un franc-bord plus bas que les VO65, et il est important de s’assurer que l’équipage peut travailler en toute sécurité. » Ces 60’sont également un peu plus rapides que les VO65 à toutes allures sauf au près, cela étant dû en partie à l’utilisation des foils. L’équipe de conception de 11 th Hour Racing, avec la contribution d’Enright et Towill, travaille actuellement sur ces appendices avec pour objectif de trouver une forme « indulgente » :

Le dessin des foils est crucial pour atteindre la stabilité en mode vol

« Les étapes de large sont des efforts soutenus, pas des sprints », souligne Guillaume Verdier. « Faire en sorte que les grinders ajustent constamment les foils comme c’est le cas sur une manche de l’America’s Cup n’est pas une option viable. Ce que nous voulons, c’est un bateau facile à équilibrer longitudinalement. Il s’agit d’éviter d’avoir à constamment combattre la tendance du bateau à lever le nez, ce qui enfonce le tableau arrière : le dessin des foils est crucial pour atteindre la stabilité en mode vol ». L’Imoca impose un mât et une quille standardisés – ce qui est très important, les bateaux qui entreront dans l’Ocean Race en configuration équipage auront le même mât que celui utilisé par les solistes du Vendée Globe. « Les formes de voiles sont donc un domaine de développement important », poursuit Verdier, « car avec quelques paires de mains sur le pont plutôt qu’une seule, il y a beaucoup plus de latitude en termes de configurations et de changements. »

Allier notre pure motivation de compétiteurs à des valeurs fortes, pour essayer de faire avancer les choses en matière d’éco-conception

Mais bien sûr, cette capacité de main-d’œuvre supplémentaire a également un coût en poids, et cela a sûrement un impact sur la structure de la coque ? « C’est beaucoup moins que ce qu’on imagine intuitivement », répond Verdier, « cela ne représente qu’environ 100 kg de matière supplémentaire par rapport à un bateau Vendée Globe… notamment parce qu’on peut aussi supprimer la plupart des ballasts ». Le projet étant encore jeune, l’équipe ne partage pas pour le moment de détails concernant les formes de coque, mais les choix en cours bénéficient d’une quantité conséquente d’intelligence collective. « Charlie et Mark sont des marins très compétents », commente Verdier, « et le partenariat avec MerConcept est très efficace : ils nous poussent, posent des questions pertinentes et aident vraiment le processus de développement. » Il est à noter qu’Apivia, récent vainqueur de Transat Jacques Vabre fait également partie de l’écurie de course de MerConcept…

« Ce dont nous sommes les plus fiers », conclut Jeremy Pochman, « c’est d’avoir pu assembler autant de talent autour de notre projet. L’objectif est de mettre une équipe gagnante sur la ligne de départ, et nous avons pour cela les meilleurs éléments de base, sans l’ombre d’un doute. » Un enthousiasme qui fait écho à celui de Mark Towill : « Nous avons la chance de vivre notre passion, de le faire au plus haut niveau et avec les meilleurs partenaires… Mais le plus important reste de pouvoir allier notre pure motivation de compétiteurs à des valeurs fortes, pour essayer de faire avancer les choses en matière d’éco-conception. »

Source: voilesetvoiliers.ouest-france.fr