L’architecte Guillaume Verdier explique Gitana 17 et comment mieux voler en bateau à foils

Année faste pour Guillaume Verdier, qui a dessiné Maxi Edmond de Rothschild victorieux de Brest Atlantiques. Verdier a conçu aussi Apivia, vainqueur de la Transat Jacques Vabre en Imoca, le Pogo3 vainqueur de la Mini-Transat en série et il travaille pour que l’AC75 volant de Team New Zealand conserve l’America’s Cup. Voiles et Voiliers l’a rencontré pour un entretien exclusif. Petites explications pour mieux voler en bateau et sur une innovation majeure de Gitana 17 : l’aile de raie…

Voiles et Voiliers : Guillaume, voilà une année bien remplie avec des succès des bateaux que vous avez conçus dans presque toutes les catégories !

Guillaume Verdier : Ambrogio Beccaria a superbement assuré sur la Mini-Transat… Je n’ai malheureusement plus beaucoup de Class40 qui courent. Mais sur la Transat Jacques Vabre c’est vraiment bien, parce qu’avec toute mon équipe, on s’était bien battu pour être dans les temps : Apivia a été mis à l’eau en août et il gagne à Salvador de Bahia, même s’il reste des progrès à faire sur les foils.

Et ici à Brest, c’est bien qu’il y ait autant de monde autour du trimaran Ultim Gitana 17 : entre le public, l’équipe technique, les constructeurs, les personnes qui m’épaulent en architecture, les proches… Ce trimaran, ce sont des heures et des heures de réflexion et de réalisation : 15 000 heures pour le dessiner et 130 000 heures pour le construire !

 

Voiles et Voiliers : Mais le trimaran Gitana 17 s’est cassé lors de la Route du Rhum…

Guillaume Verdier : Cela nous a mis un coup au moral ! Depuis, nous l’avons renforcé : peut-être que c’était un problème de résonance ou de flambement, mais on ne saura jamais vraiment. En fait, le bateau était sous pilote et celui-ci est parti en vrac : il s’est mis en travers de la mer à quarante nœuds dans quatre mètres de creux…

Voiles et Voiliers : Et aujourd’hui, à l’arrivée à Brest, le bateau semble presque en parfait état après 17 000 milles sur l’eau…

Guillaume Verdier : On a ajouté des UD de carbone au niveau des livets dans les flotteurs et la coque centrale et le trimaran est équipé d’une multitude de fibres optiques et de capteurs. Mais on ne mesure que très peu de contraintes.

Voiles et Voiliers : Et depuis qu’il est sorti de chantier au printemps dernier, il y a deux nouveaux skippers.

Guillaume Verdier : J’ai travaillé respectivement avec Charles Caudrelier sur l’Imoca Safran, et avec Franck Cammas sur le challenge du ClassC Groupama. Je les connaissais donc bien tous les deux avant qu’ils ne prennent l’Ultim. Et ils gagnent la Fastnet Race et la Brest Atlantiques ! Bravo. Ils n’ont pas mis beaucoup de temps pour savoir comment le bateau marchait…

Voiles et Voiliers : Gitana 17 est un multicoque volant très particulier…

Guillaume Verdier : On a voulu faire une plateforme qui soit très raide en torsion : j’ai décidé de dessiner des flotteurs hauts de franc-bord qui prennent une grosse partie de la torsion (des caissons importants donc, ndlr) et qui nous donnaient aussi une garde à la mer importante.

Les bras de liaison sont ainsi moins « crossés » avec une coque centrale très fine sans travailler en torsion : elle est répartie sur les trois flotteurs. Les bras sont aussi très « caissonnés » : ce ne sont plus des poutres en « U » mais des caissons à section rectangulaire permettant de prendre moins de risque s’il y a des dommages aux carénages. La somme de ces choix a abouti à ce navire qui est assez haut de franc-bord et qui donne une sensation de sécurité dans les mers formées.

Voiles et Voiliers : Et c’est le premier trimaran à avoir une « aile de raie » sous sa dérive…

Guillaume Verdier : En fait, on a dessiné « l’aile de raie » (plan horizontal en bas de la dérive, ndlr) pour Gitana 15 devenu le trimaran de Giovanni Soldini (Maserati) : on a vu que l’instabilité en roulis à laquelle on s’attendait, était franchement réduite avec cet appendice qui fait office de plan porteur au niveau du centre de gravité.

Voiles et Voiliers : Et cette « aile de raie » est sous la dérive ? À l’arrière de la dérive ? En un seul bloc ?

Guillaume Verdier : L’idée est que le bateau vole sans risquer de retomber fortement, ni tomber en gîte au vent : c’est très dur de faire voler un bateau sans « aile de raie » ! On aurait déjà dû le faire sur les trimarans Orma… Bref, c’est le fait d’avoir une « tôle » dans l’eau qui réduit l’effet de roulis. Sur Maxi Edmond de Rothschild, il y a une partie fixe et deux « flaps » à l’arrière. Cela autorise aussi des abattées violentes sans risquer le chavirage.

Voiles et Voiliers : C’est cette fameuse aile de raie qui a cassé juste avant le pot au noir ?

Guillaume Verdier : En réalité, c’est un des flaps à l’arrière qui est parti, « l’aile de raie » en elle-même était intacte. Je ne sais pas si c’est un choc ou pas qui a provoqué cette avarie, ce sont peut-être les charnières qui ont sauté : on va regarder cela de plus près maintenant.

Voiles et Voiliers : Donc l’équipe du Gitana Team a changé les deux flaps à Salvador de Bahia ?

Guillaume Verdier : Non : c’est toute « l’aile de raie » qui a été changée. En fait, cela se « clipse » en entier : c’est interchangeable, comme un pneu de voiture ! C’est aussi pour cela que la manipulation n’a pas pris trop de temps : il a suffi de « couler » la dérive et de la remonter sur le quai pour changer toute « l’aile de raie ».

Voiles et Voiliers : En revanche, on constate que les performances sur la Brest Atlantiques ne sont pas faramineuses ! La meilleure journée (dans le golfe de Gascogne), c’est 741 milles contre 908 milles pour le record en 24 heures…

Guillaume Verdier : Normalement, le bateau pourrait faire mieux, mais il faut voir avec les conditions météorologiques qu’il a eues ! J’imagine que Franck et Charles avaient la volonté de préserver leur machine : pas la peine de pousser s’il n’y a pas de pression derrière…

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Voiles et Voiliers : Sur les images de drone, on voit que Maxi Edmond de Rothschild navigue souvent contre-gîté…

Guillaume Verdier : C’est pas mal de naviguer comme ça : Franck (Cammas, ndlr) trouve ça efficace. Cela soulève le flotteur avec le foil et abaisse celui au vent pour des raisons aérodynamiques et pour le gréement qui travaille mieux. Je ne suis pas pour voler haut ! Parce qu’on se casse la figure de plus haut… Il faut juste raser les vagues.

C’est sûr que lorsqu’il y a de la mer, il faut monter plus, mais jusqu’à un certain point. En jouant sur les flaps de « l’aile de raie » justement. Les empennages de safrans sont plus dédiés à l’assiette longitudinale, pour cabrer dans la mer et pour « piquer du nez » sur mer plate comme pour la Coupe de l’America. En mettant le trimaran sur le nez et en le gîtant au vent, on diminue la traînée aérodynamique et on sort le foil plus loin vers l’extérieur : le couple de redressement augmente.

Source: Voiles et Voiliers